Le « Frère universel » ? - Capucins de Morgon

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Le « Frère universel » ?

Publié le 24/09/2026

N° 11 - septembre 2026

 

Le « Frère universel » ?

 

       Un anarchiste croise un jour deux capucins à la gare de Bruxelles, lors d’une manifestation. Chaleureuse rencontre : « Salut les frères ! Mon père était un bouffeur de curé et moi je suis athée marxiste… Mais j’aime beaucoup saint François, c’est l’ami de tous : des pauvres, des musulmans, de la nature, etc… » Ce discours traduit parfaitement l’opinion publique actuelle sur le Poverello. Un mot a été forgé pour la résumer : François est le « frère universel ». Mais que signifie précisément cette expression ? Et surtout, est-elle vraie ? Interrogeons successivement l’histoire récente, puis les biographes anciens et nouveaux de saint François, et enfin la doctrine catholique, afin de répondre à ces questions. 

                                    I. La création d’un nouveau visage

                     Le franciscanisme

        Le François actuel est issu d’un long processus. Remontons à ses sources. Le 19e siècle voit un engouement renouvelé pour le saint : en 1806 paraît la première édition de la Vita secunda de Thomas de Celano ; le 12 décembre 1818, le corps du saint est retrouvé dans la basilique d’Assise ; en 1822, les Fioretti sont découvertes ; en 1849, Ozanam publie Poètes franciscains en Italie. Les romantiques s’emparent du thème franciscain : François est partout en vogue. Le 7e centenaire de sa naissance, en 1882, suscite un nouvel élan. Léon  XIII restaure le Tiers-Ordre franciscain en 1884, et réunit en 1897 différentes familles de la réforme franciscaine sous l’appellation unique d’Ordre des Frères Mineurs. Ces divers évènements produisirent un regain de dévotion à l’égard de saint François. 

       Malheureusement, en 1894, Paul Sabatier publia une vie du saint qui devait donner une mauvaise impulsion aux études franciscaines. Imbu des idées rationalistes de Renan, protestant lui-même, Sabatier imprima un mauvais tournant au franciscanisme, en laissant croire que le visage de saint François a été transfiguré et défiguré par les siècles et la dévotion populaire. Les érudits de tous bords vont avoir à cœur de retrouver le « vrai » saint François.

       Cela provoqua d’intéressants travaux de recherche et de critique, mais donna aussi naissance à des analyses déplorables, telles que la Malaventure de saint François, de Jacques Delarun, pour ne citer que la plus connue. Aujourd’hui, le mouvement se fixe des objectifs tels que « briser la statue », ou retrouver un énigmatique manuscrit « antiquissimus » (très ancien), qui remettrait en cause tout ce que disent les biographes contemporains du saint.

                     Le Concile Vatican II et ses suites

        Ces tendances inavouées jusqu’en 1962 sont catalysées par le Concile. Les travaux des franciscanisants sont récupérés pour donner, en la personne de François, un patron au mouvement œcuménique (n’a-t-il pas dialogué fraternellement avec le sultan ?) et à l’idéologie écologique (« le saint de la nature et des petits oiseaux »). Les faits parlent d’eux-mêmes :

       - En 1970, puis 1975, le P. Éloi Leclerc publie deux ouvrages sur le Cantique des créatures ; nous en dirons quelques mots dans un instant.

       - En 1979, Jean-Paul II déclare saint François patron des écologistes.

       - En 1982, le leitmotiv du 8e centenaire de la naissance du Poverello est : « François, frère de tous ».

       - En 1986, la fameuse journée d’Assise, réunion de toutes les religions autour du thème de la paix, aboutit à la rédaction d’un nouveau décalogue pour la paix proclamé par les différents intervenants en conclusion de cette journée.

       - Cette réunion d’Assise est réitérée par Benoît XVI, en octobre 2011.

       - En 2016, le pape François place sa grande encyclique écologique (Laudato si) sous l’autorité du Poverello, en référence au Cantique des Créatures. 

       - En 2019, centenaire de la rencontre, à Damiette, de saint François et du sultan, le même pape co-signe avec le grand imam Ahmed Al-Tayyeb un document sur la fraternité humaine.

        - Le 3 octobre 2020, veille de la fête de saint François, à Assise, le même pape publie sa troisième encyclique, Fratelli tutti, sur la fraternité et l’amitié sociale. Il conclut le document par ces mots : « Dans le cadre de cette réflexion sur la fraternité universelle, je me suis particulièrement senti stimulé par saint François d’Assise. » Il l’avait commencé ainsi : « Ce saint de l’amour fraternel, de la simplicité et de la joie, qui m’a inspiré l’écriture de l’encyclique Laudato si, me pousse, cette fois-ci, à consacrer la présente nouvelle encyclique à la fraternité et à l’amitié sociale. »

        De toute évidence, notre séraphique Père est invoqué constamment pour justifier tous les actes les plus avant-gardistes du Vatican. Quel mal a-t-il donc fait pour le mériter ? Interrogeons ses biographes.


                                   II. Biographes anciens et modernes.

                     Saint Bonaventure et Thomas de Celano

        L’image doucereuse d’un François aux petits oiseaux, qui appelle tout le monde « frère et sœur », ne doit pas nous cacher la véritable physionomie du saint. Son amour des hommes et de la création est surnaturel. Oui, il a prêché aux oiseaux. Oui, il demandait à sœur cigale de chanter les louanges de Dieu ; oui, il appela les brigands « ses frères » ; oui, il a exhalé sa louange du Très-Haut dans un magnifique cantique, « le cantique de frère messire le soleil et des créatures », oui, il est allé trouver le sultan en pleine croisade et a parlé avec lui. Mais pourquoi ? Quelle est la raison de son attitude ? Son amour de Dieu et du Christ.

        Sa vie pénitente commence par la méditation amoureuse de la passion ; caché dans une grotte, il pleure et gémit devant le Crucifix ; et après que le Christ de Saint-Damien lui eut parlé, « c’est dès lors que fut ancrée dans son âme la compassion pour le Crucifié1 ». Toute sa vie, il va suivre les traces de son Maître, vivre de ses enseignements, imiter ses exemples. Le sceau de sa sainteté sera imprimé par Dieu lui-même dans sa chair : les stigmates achèvent sa configuration au Crucifié. Le secret de saint François réside dans son amour de Jésus. Le Père Hilarin de Lucerne, tâchant de définir la spiritualité franciscaine, dit qu’elle n’est rien d’autre qu’ « un ardent amour de Jésus crucifié ».

        « Mais, note saint Bonaventure, l’ardeur de cet amour sans limite qui le portait vers Dieu eut pour résultat d’augmenter aussi sa tendresse affectueuse pour tous ceux qui participaient avec lui de la nature et de la grâce2. » Ainsi, c’est l’amour de Dieu qui le rend ami des créatures et ami des hommes – ami des hommes, donc apôtre, car « il ne se considérait comme ami du Christ que s’il prenait soin des âmes rachetées par lu3 ». Saint François ne cherche pas une rencontre amicale ou un dialogue fraternel, mais le salut des âmes. Partant en Égypte, il y convoite le martyre, pour provoquer les hommes à l’amour de Dieu. Saint Bonaventure affirme clairement le motif qui pousse François à aimer son prochain : c’est la charité surnaturelle. 

       Quant à son amour pour les autres créatures, Celano écrit : « Qui pourrait nous retracer son immense amour pour tout ce qui touchait à Dieu4 ? » Pour tout ce qui touchait à Dieu : voilà l’explication de son amour passionné pour les créatures. Il aimait particulièrement les agneaux, parce qu’ils sont l’image de Jésus dans son trépas ; il ramasse les vers sur le chemin et les dépose sur le côté de la route, afin qu’ils ne soient pas écrasés par les passants, parce que le psaume 21e dit du Sauveur : « Je suis un ver et non un homme. » « Il contemplait ainsi avec tendresse et avec joie tout ce qui présentait une ressemblance allégorique avec le Fils de Dieu. » Ainsi, d’après les deux biographes les plus autorisés du saint, son amour allait « pour tous ceux qui participaient avec lui de la nature et de la grâce », « pour tout ce qui touchait à Dieu ». Dans les créatures, il voyait des images de Dieu ; dans les hommes, il voyait les enfants de Dieu, ou des êtres appelés à le devenir. Aimer son prochain pour Dieu : voilà la définition même de la charité fraternelle. 

        Éloi Leclerc et la fraternité universelle

       Or, ce n’est pas ce qui ressort de la lecture d’Éloi Leclerc. Ce célèbre prêtre franciscain du 20e siècle, auteur de La Sagesse d’un pauvre, best-seller vendu à plus de cent mille exemplaires et excellente analyse de l’âme de François, le Père Éloi Leclerc donc, n’a pas toujours conservé une doctrine très orthodoxe. Après le concile, il écrit, en 1970, Le Cantique des créatures, ou les symboles de l’union, étude psychanalytique ; puis, en 1975, Le chant des sources, synthèse du précédent ; et, en 2000, un simple article, Présence franciscaine au monde, résumé du deuxième ouvrage. À notre connaissance, c’est lui qui élabore et vulgarise le concept de « fraternité universelle », largement repris ensuite dans les milieux franciscains et ecclésiaux. Ce concept serait au cœur de la mission de saint François ; écoutons le P. Éloi nous l’expliquer : « La sagesse de François se caractérise par une nouvelle présence au monde, présence profondément humaine, à la fois évangélique et cosmique. François est le frère universel5 ». « Ce qui frappe en effet dans son cantique, c’est de voir chaque élément cosmique appelé "frère" ou "sœur"6. » « Accueillir comme des frères les plus humbles éléments cosmiques, c’est admettre qu’il existe entre eux et soi-même des liens étroits de parenté, qui remontent à une source commune et transcendante7. » Toute la création est une grande famille dont Dieu est le Père. François le découvre en se convertissant : il passe de la volonté de domination à une volonté de communion universelle. Alors, « il découvre sa mission : annoncer la grande paix messianique ; il sera un bâtisseur de paix, un créateur de communion entre les êtres, en communion lui-même avec tous8 ». On ne parle plus ici de charité, mais de fraternité : Dieu n’est plus la raison de l’amour porté aux autres ; la fraternité est une communion directe avec les êtres de la nature. On est en plein naturalisme. Il n’y a qu’un pas à faire pour sentir des relents de panthéisme : « Il y a dans cette communion fraternelle avec les créatures un grand amour de la vie, qui rejoint celui du Créateur pour son œuvre. De là ce respect religieux de François pour tout ce qui existe et vit9. »

        Il n’est plus question de charité, ni de péché, ni de rédemption, de salut, d’enfer, de ciel : le but de l’homme est, sous le regard de Dieu, d’établir sur terre une fraternité entre tous les hommes et tous les êtres, « où chacun se sente accueilli, reconnu et estimé10 », sans distinction de classe, de race ou de religion, dans le respect des différences. Qu’importent les croyances, les pratiques, il suffit, à l’exemple du Fils de Dieu, d’être avec, de fraterniser avec. Le seul péché consiste à vouloir posséder et dominer, car cela provoque la séparation, la déchirure et l’isolement.

        Tel a été, selon le P. Éloi Leclerc, la vocation de François : instaurer sur terre la fraternité universelle, la paix messianique entre tous les êtres, hommes, bêtes, plantes, minéraux, par une communion de vie, par le respect et le partage. On ne trouve pas un mot, dans ses ouvrages, de la grâce, des vertus, des dons du Saint-Esprit. Tout y est d’un naturalisme désespérant et creux. On n’y reconnaît plus l’amant passionné du Christ.

        Et pourtant, saint François a bien employé ce mot de « frère » à l’égard de certaines créatures, ou à l’égard des pécheurs. Comment expliquer cela ? 


                                   III. Paternité divine et dons du Saint-Esprit

                     La paternité divine

       Tous les êtres sortent des mains de Dieu : en ce sens il est leur père à tous. Cependant, au sens propre, le père est celui qui transmet la vie par voie de génération. Ainsi, on dit d’un sculpteur de statues qu’il est le père de ses enfants, mais non le père de ses statues, puisqu’il ne leur a pas transmis sa vie. 

        Or, Dieu ne transmet qu’à son Fils sa vie divine11. Aux créatures, il donne l’être, aux plantes la vie, aux animaux le sens, à l’homme l’intelligence, à l’ange la spiritualité ; au Verbe seul il donne la divinité.

        Par ailleurs, il a donné à ceux qui renaissent, par la foi et le baptême, une participation à la vie divine – la grâce – qui les fait devenir enfants de Dieu par adoption. Les autres hommes ne sont pas ses enfants, bien qu’ils puissent le devenir. Quant aux autres créatures (hormis les anges), n’ayant pas été créées à son image et à sa ressemblance (c’est-à-dire avec l’intelligence et la volonté), elles ne peuvent être que ses représentations, plus ou moins ressemblantes selon leur degré de perfection. Jésus-Christ est le Fils naturel de Dieu ; les chrétiens en état de grâce sont ses enfants adoptifs, les pécheurs et les incroyants ne sont pas ses enfants mais peuvent le devenir par la conversion ; les autres êtres sont ses simples images.

        C’est parce qu’il sait que les « sarrasins et autres infidèles » peuvent devenir enfants de Dieu (par la conversion), que saint François leur prêche le Christ, et c’est pour cela qu’il exhorte les pécheurs au repentir. La fraternité qu’il instaure repose sur la grâce. Elle n’exclut pas pour autant la douceur et la courtoisie, même envers les pécheurs ; saint François se servait de sa sympathie naturelle envers tous pour mieux gagner les cœurs à l’amour de Jésus. Ce fut la méthode de saint François de Sales, de saint Jean Bosco et de tant d’autres. Mais cette bienveillance ne tourna jamais chez lui en adulation ou en dialogue stérile : elle fut toujours dirigée vers un but surnaturel, et fut sans concession pour l’erreur ou le vice. La courtoisie franciscaine s’accompagne toujours d’une fermeté de diamant dans la foi.

                   Les dons du Saint-Esprit

        Si les créatures n’ont pas Dieu pour père au sens propre, pourquoi donc sont-elles appelées « frère » ou « sœur » par saint François ? Parce qu’il était rempli du don de science.

        Les dons du Saint-Esprit jouent un rôle capital dans la vie spirituelle, particulièrement dans celle des saints. Malheureusement ils sont trop peu connus. Nombreux sont les auteurs mystiques qui ont reconnu en saint François la présence, à un degré éminent, du don de science.

        Ce don a deux aspects, l’un négatif, qui fait voir le vide des créatures et l’absence de Dieu « dans cette vallée de larmes ». L’âme se sent en exil et triste loin de Dieu et du ciel. Sous ce premier mode, le don de science s’exerça particulièrement à l’occasion de la conversion de François, alors que celui-ci se détachait des richesses et des vanités du monde. Puis, lorsque son âme fut purifiée par l’épreuve, la mortification et les grâces mystiques, le don de science agit sous son deuxième mode : il lui fit voir Dieu présent dans toute sa création, lui donnant l’être, la vie, le mouvement. Ce don produisit alors dans l’âme de saint François une joie et une allégresse immenses. C’est visiblement ce qui se passa lors de la composition du Cantique des créatures : le Poverello fut rempli de reconnaissance envers la bonté divine qui communique à l’homme ses bienfaits par l’intermédiaire des choses créées. On lit dans la vie de sainte Marie-Madeleine de Pazzi qu’elle fut transportée d’amour à la vue d’une rose : « De toute éternité, Dieu a pensé à produire cette rose pour me réjouir ! » Les créatures sont nos sœurs et nos frères car elles nous sont données par Dieu et nous portent à l’aimer. L’ascèse sévère par laquelle l’âme est passée lui a rendu une sorte d’innocence baptismale ; alors, les créatures ne sont plus des objets de tentations qui ensorcellent, mais des êtres aimés qui, à leur façon, louent Dieu avec nous.


                     Conclusion

        N’en déplaise aux franciscanisants, au P. Éloi Leclerc et aux papes conciliaires, saint François n’est pas le « frère universel », mais un autre Christ : il a aimé d’un immense amour Notre-Seigneur Jésus-Christ, les hommes rachetés par son sang, et la création tout entière, œuvre de Dieu. Il n’a pas aimé indifféremment tous les hommes, sans distinction de race, de couleurs, de religions ; mais il les a aimés comme des êtres à sauver. Il n’a pas aimé la nature pour elle-même mais comme un reflet de la bonté divine, comme un miroir de ses adorables perfections.

        Nous serons ses dignes fils en imitant son amour ardent pour Jésus crucifié, son zèle pour le salut des âmes, son esprit de louange et d’action de grâces. Sa plus fidèle disciple s’était bien imprégnée de son esprit, elle qui mourut en disant : « Merci mon Dieu de m’avoir créée ! »

        Sublime séraphin d’Assise, brûlez nos cœurs de votre amour séraphique !


                                                                                                                                                         Frère Marie-Antoine

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Notes

1 - 2 C 10

2 - L M  9, 4

3 - Id.

4 - 1 C 77.

5 - Présence franciscaine au monde, p. 13.

6 - Le Chant des sources, p. 28.

7 - Id., p. 34.

8 -  Présence franciscaine au monde, p. 16.

9 -  Présence franciscaine au monde, p. 19.

10 - Le Chant des sources, p. 69.

11 - Ainsi qu'au Saint-Esprit, mais non par voie de génération.

 

 

 

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